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Manager de transition, patron de crise !
Pour aider des
entreprises en pleine mutation, des dirigeants « free-lance » sont parfois
appelés en renfort. Profil requis : de l'expérience et du
tempérament.
De quoi s'agit-il ? De missions ponctuelles de
direction d'entreprise confiées à des managers confirmés pour résoudre un
problème particulier. Longtemps, cette pratique a été réservée à des situation
dramatiques, ou à des sociétés au bord du dépôt de bilan. Aujourd'hui, de plus
en plus d'entreprises font appel à ce type de dirigeant pour accompagner une
transition non plus défensive mais offensive : digérer une acquisition, gérer
une fusion, se développer à l'étranger, mettre en place un reporting aux normes
internationales, améliorer la rentabilité d'une unité.
La demande émane
souvent de grands groupes quand ils achètent ou regroupent des filiales, mais
aussi de structures plus petites. « Dans une économie fluctuante et incertaine,
les entreprises répugnent à mettre en place des structures durables, analyse
Étienne Daugny, de Transition Carrières. Elles ne travaillent plus que par
projet : les managers de transition répondent bien à leurs besoins. » Si la
demande existe, l'offre est au rendez-vous. Pour les mêmes raisons d'ailleurs :
las d'être victimes du syndrome des cadres jetés comme un Kleenex, les salariés
répliquent par le zapping. « Aujourd'hui, tout le monde est intérimaire, y
compris les grands patrons. Alors, autant l'être vraiment et profiter de la
liberté que ce statut confère », tranche Iskandar Udin, 50 ans, qui a choisi ce
métier voilà trois ans. Car la liberté est réelle : « Un manager de transition
n'a ni passé ni futur dans l'entreprise. Il n'est soumis à aucune politique
interne, ne cherche pas à faire carrière. Cela donne une indépendance
extraordinaire », apprécie Martial Papineau, 50 ans, manager pour Dirigeants et
Investisseurs.
On comprend que beaucoup de dirigeants qui ont roulé leur
bosse dans les grands groupes aient envie d'utiliser cette expérience pour leur
propre compte. Mais ne devient pas manager de transition qui veut. Et avoir 50
ans, dont quinze à vingt ans d'expérience de DG sur son CV, ne suffit pas non
plus. « Nous recherchons des managers ayant dirigé des sociétés qui ont connu
des changements et des restructurations. Ceux qui ont juste géré le quotidien
ne nous intéressent pas », précise Gérard Fournier, directeur général de
Boyden Interim Executive. C'est aussi un état d'esprit : chez tous les managers
de transition, on observe l'horreur de la routine. « J'aime bâtir, restructurer,
faire bouger les choses. je ne suis pas un fignoleur », revendique Iskandar
Udin. « Je déteste gérer un existant stable », confirme Hugues Lepoutre, 53 ans,
manager de transition depuis bientôt dix ans. Question d'expérience, d'état
d'esprit. et surtout affaire de carrure. « Il faut d'abord se prendre en charge,
insiste Jacques Gabriel, 58 ans, associé au cabinet ETM. Vais-je inspirer
suffisamment confiance aux actionnaires pour qu'ils me confient la clé de
l'entreprise ? Et vais-je susciter assez de respect et d'estime chez les
salariés pour pouvoir les mobiliser autour d'un projet ? C'est un métier qui
implique d'être sûr de soi. » Une qualité absolument indispensable pour résister
à la pression des intérêts contradictoires du donneur d'ordres, du dirigeant,
des salariés et au stress de la situation d'urgence !
L'urgence est l'essence même, le carburant des managers, puisque c'est par définition en
situation de crise qu'on fait appel à eux. A leur arrivée dans la société, ils
ont généralement peu de temps pour établir le diagnostic. Une étape qui prend en
général quinze jours, trois semaines au maximum : « Si on n'a pas tout compris
vite, on ne comprendra jamais », assène Michel Rigaux. Tout comprendre, c'est
identifier les points de dysfonctionnement. Ce qui suppose avoir une vision
globale de l'entreprise et une expertise suffisante dans tous ses métiers.« Quand j'ai pris les rênes de cette filiale d'un groupe industriel, la structure
perdait 8 millions de francs pour un chiffre d'affaires de 100 millions, raconte
Michel Rigaux. On m'a dit : le problème, c'est le commercial, les vendeurs
n'arrivent pas à vendre. Mais je me suis rapidement rendu compte que c'était
d'abord une question de production : les ateliers n'arrivaient pas à fournir le
peu de commandes des commerciaux. »
Pour comprendre les
dysfonctionnements, il faut aussi savoir faire preuve de bon sens : quand
Iskandar Udin arrive dans l'usine de chariots élévateurs qu'on lui a confiée, le
grand souci du directeur de production est de réduire les délais de fabrication
sur la chaîne de montage. « Il fallait une heure pour fabriquer le chariot et on
cherchait à gagner encore quelques secondes. Très bien. Mais je me suis aperçu
qu'entre le moment où les matières premières arrivaient dans l'usine et celui où le produit sortait il y avait six jours de délai. Voilà le chantier prioritaire
! En réorganisant la logistique, j'ai réussi à faire passer le flux de sixà quatre jours, en trois mois seulement. » Mais la rapidité du diagnostic ne pose
généralement pas de problèmes. « Les managers de transition ont suffisamment de
bouteille pour vite identifier la problématique technique », note Jean-François
Desclaux, directeur associé d'Executive Transition Management. C'est l'une des
raisons pour lesquelles ce métier est généralement réservé à des dirigeants de
plus de 50 ans.
L'état d'urgence que vit le manager de transition est aussi
lié à son statut. Sans passé dans l'entreprise, il y arrive sans légitimité : il
ne sera jugé que sur les résultats. D'où la nécessité d'en obtenir rapidement.
Lorsque Martial Papineau prend les commandes d'un groupe industriel de 1
milliard de francs qui n'arrive plus à rembourser sa dette, il sait qu'il a
trois mois pour dégager assez de trésorerie et rassurer les banquiers. Il prend
des mesures d'urgence : économies sur tous les postes, déstockage. « Toutes les
semaines, je communiquais au personnel les indicateurs significatifs : compte
d'exploitation, trésorerie, état des stocks, paiements échus. Leur amélioration
leur montrait que nous étions sur la bonne voie. L'essentiel est d'éclairer le
tunnel ! »
Il faut donc dégainer vite, et pourtant le manager doit
faire face à des intérêts contradictoires du donneur d'ordres (propriétaire de
l'entreprise), des salariés et du dirigeant, si celui-ci est encore en place. Il
ne pourra pas réussir s'il lui manque le soutien de l'un de ces trois éléments
clés ! La relation avec le donneur d'ordres est a priori confiante, puisque
c'est lui qui est à l'origine de la mission. Mais cette confiance doit être
entretenue, par exemple avec un reporting précis. Et, sachant que les donneurs
d'ordres sont de plus en plus souvent des groupes internationaux qui rachètent
des activités en France, mieux vaut pour le manager avoir une bonne culture
anglo-saxonne. « Un groupe américain m'a envoyé aux Pays-Bas pour redresser une
usine dont il fallait dégraisser les deux tiers du personnel, témoigne Iskandar
Udin. Vous imaginez les discussions avec les syndicats. Et, tous les jours,
l'actionnaire américain m'appelait : « Combien de millions voulez-vous pour
aller plus vite ? J'avais un mal fou à lui expliquer que ce n'était pas une
question d'argent ! » Car le manager envoyé en mission doit avoir assez
d'autorité pour faire admettre au propriétaire une réalité que celui-ci ne veut
pas voir en face, par exemple quand la société qu'il a rachetée se révèle une
coquille vide, ou qu'il faut fermer une filiale qu'il pensait pleine de
promesses.
Mais c'est surtout vis-à-vis des salariés que le dirigeant
intérimaire doit se montrer le plus solide. « Il faut tout d'abord rassurer les
équipes, puis les motiver », analyse Jacques Gabriel. C'est indispensable, car
un projet ne réussira pas sans l'implication des salariés. Parfois, les
situations de crise dans lesquelles intervient le manager de transition jouent
paradoxalement en sa faveur. « Souvent, les salariés ont conscience du problème
et ont envie qu'il soit résolu, poursuit Jacques Gabriel. Même si, au départ,
ils ont une attitude de peur et de méfiance, ils apprécient qu'on leur tienne un
discours de vérité. A condition de les informer dans la transparence et de les
associer au processus de redressement. »
Cela demande bien sûr beaucoup de
souplesse et d'écoute. « On n'arrive pas en donneur de leçons, souligne
Hugues Lepoutre. Il faut d'abord écouter les équipes, puisque ce sont elles qui
vous aideront à trouver la solution. » Et pour cela, il faut aimer le terrain.
Quand Hubert Mounier, 56 ans, s'installe dans une entreprise de charpente en
Guyane, il ne s'enferme pas dans son bureau, mais fait le tour des chantiers
pour rencontrer les salariés. « Je leur ai fait comprendre que je n'étais pas
Merlin l'Enchanteur et que tout le monde devait retrousser ses manches, se
souvient-il. Tenir un tel discours n'est pas si difficile pour quelqu'un de
neuf, qui n'a pas besoin de se justifier ni de se défendre, car il n'est pas
responsable de la situation présente. Cela donne une grande aisance. » En
revanche, les rapports sont parfois plus difficiles avec le dirigeant si
celui-ci est toujours en poste. Heureusement, cela peut se passer en bonne
intelligence.
Mais quand le dirigeant se sent menacé, il faut le rassurer et
l'associer à la démarche. « Un groupe de métallurgie m'a envoyé auprès de lui un
gros travail de pédagogie et je l'ai valorisé dans ce processus. En quelques
mois, les commandes auprès des constructeurs allemands ont augmenté de 25 %. »
Hubert Mounier a eu du fil à retordre avec le gérant d'une scierie : « Je lui ai
montré qu'il fallait restaurer l'appareil de production, je l'ai aidé à mettre
en place des tableaux de bord, j'ai fait du coaching. Nous avons eu des
affrontements, mais j'ai fini par l'apprivoiser. »
Charismatique avec les équipes mais solitaire à l'heure des décisions, souple avec les salariés mais
ferme avec l'actionnaire, le manager de transition, toujours en équilibre
instable, doit être solide dans sa tête. Son salaire est heureusement à la
hauteur de la difficulté de sa mission : à poste égal, il gagnera de 20 à 25 %
de plus qu'un manager sédentaire. C'est qu'il a aussi à gérer les entractes
entre deux missions, des périodes creuses que tous reconnaissent comme
difficiles, d'abord sur le plan psychologique. « On se défonce dans un projet
jusqu'au dernier jour, puis on se retrouve à sec du jour au lendemain, sans être
certain de trouver une nouvelle mission», constate Dominique Maurin, 50 ans,
manager pour ETM.
Il faut aussi tenir le coup financièrement.
Rejoindre un cabinet facilite les choses, puisque c'est lui qui est chargé de
trouver les missions. Certaines structures épaulent également le manager quand
il est en poste. Dirigeants et Investisseurs, ETM et EIM en ont fait d'ailleurs
un principe : «Nos interventions se font toujours en binôme, explique Alain
Fribourg, de D & I. L'un des managers est opérationnel et le second
intervient en conseil, pour l'aider à y voir clair et être sûr d'aller dans la
bonne direction. » Car le succès d'une mission est la seule ambition du manager.
Et aussi sa meilleure publicité !
Management, mai 2001, Marie-Pierre Noguès |